Les romanciers qui osent changer de peau sont rares, et plus rares encore ceux qui réussissent ce pari sans perdre leur âme en chemin. Franck Thilliez appartient à cette catégorie d’auteurs fidèles depuis des années à mes étagères, de ceux dont j’attends chaque nouvelle enquête avec la certitude d’y retrouver une mécanique tordue et cérébrale. Alors quand le maître du thriller français annonce son tout premier roman d’horreur, impossible de passer à côté.
Pour ce virage assumé, l’auteur s’offre un joli tour de passe-passe : il publie sous le pseudonyme de Caleb Traskman, cet écrivain torturé issu de sa propre trilogie, déjà croisé dans Le Manuscrit inachevé, Il était deux fois et Labyrinthes. Un clin d’œil malicieux pour les habitués, comme si l’auteur avait besoin d’un alter ego pour s’autoriser à explorer un genre neuf. L’idée est maligne et donne d’emblée le ton d’un projet à part dans sa bibliographie. Idée qui rappelle celle de Stephen King qui écrivit sous le pseudonyme Richard Bachman pour contourner le quota dans le monde de l’édition, mais aussi pour s’essayer à d’autres genres.
Voici mon avis sur La route du diable de Franck Thilliez alias Caleb Traskman publié chez Fleuve éditions dans la collection Styx.
La 4eme de couverture
Embarquez pour un voyage sans retour…
Taïga nord-américaine, été 2017.
Abigaël se dirige enfin vers la fameuse Route du Diable. Un an plus tôt, c’est sur cette voie isolée longue de 666 km que sa fille Iris et son petit-ami Mathis ont cessé de donner signe de vie.
Accompagnée du père de Mathis et de deux influenceurs en quête de sensations fortes pour affoler les réseaux, elle se lance sur la route en vue d’accomplir le même trajet qu’eux, et d’obtenir des réponses.
Coupé du monde, sans possibilité de ravitaillement, le quatuor va vite devenir une proie de choix et découvrir que le surnom de la route n’est pas dû qu’à son kilométrage…
Une ambiance qui happe dès les premières pages
C’est là que Caleb Traskman ou Franck Thilliez, même en terrain inconnu, garde tout son savoir-faire de conteur. L’atmosphère est le grand point fort du livre. Oppressante, poisseuse, anxiogène à souhait, elle happe dès les premières pages et ne relâche jamais vraiment son étreinte. On pense immédiatement à ce pan du cinéma d’horreur américain des années 1970, à ces routes paumées où rôdent des familles dégénérées et des menaces qu’on ne voit jamais tout à fait venir. La colline a des yeux, Délivrance ou encore Détour mortel pour évoquer une saga bien plus contemporaine: la filiation est assumée, presque revendiquée, et elle fonctionne. On ressent le danger, la folie du lieu et de ses occupants, cette sensation désagréable que tout va forcément finir par déraper.
Le format court et nerveux de La route du diable, moins de 300 pages qui se dévorent d’une traite, sert parfaitement ce rythme de série B horrifique. On lit vite, on tourne les pages sans effort, et l’efficacité est indéniable. La plume reste fluide, précise, débarrassée de tout superflu. Sur ce terrain, l’auteur n’a rien perdu de sa capacité à ferrer son lecteur : la tension monte crescendo, portée par une deuxième partie qui accélère franchement, une fois les pièces du décor posées.
Des personnages attachants mais parfois trop esquissés
J’ai été touché par cette petite troupe lancée dans un voyage dont on devine vite qu’il ne finira pas bien. La mère en deuil qui mène l’expédition est le personnage le mieux traité du roman : Franck Thilliez prend le temps de creuser sa douleur, son obstination, cette manière d’avancer vers le danger parce que l’incertitude est devenue insupportable. Sans m’y attacher viscéralement, j’ai éprouvé une réelle inquiétude pour son sort et celui de ses compagnons de route.
Le bât blesse ailleurs. Les autres membres du groupe, notamment les deux influenceurs venus chercher du sensationnel, restent en surface. Leur psychologie est esquissée plutôt que construite, au point qu’ils frôlent parfois le cliché du personnage fonctionnel, là pour faire avancer l’intrigue ou pour mourir au bon moment. On sent que le format court, choisi pour servir le rythme, a aussi coûté en épaisseur humaine. J’aurais aimé plus de matière, plus de failles, plus de raisons de trembler pour chacun d’eux et pas seulement pour la figure centrale.

Une construction plus simple qu’à l’accoutumée
Reste un sentiment plus objectif : on sent que ce roman est moins recherché, moins travaillé que les polars habituels de Franck Thilliez, ces récits souvent d’une densité et d’une complexité redoutables. L’auteur a confié l’avoir écrit de façon plus instinctive, et ça se ressent clairement dans une construction nettement plus directe.
J’attendais peut-être, par habitude, davantage d’énigmes, de détails à interpréter, et surtout ce fameux moment où toutes les pièces s’emboîtent et nous obligent à revoir entièrement ce qu’on croyait avoir compris. Ici, l’ensemble m’a semblé beaucoup plus linéaire, presque évident dans sa progression. Ce n’est pas un défaut en soi, La route du diable reste efficace et divertissant, mais la comparaison avec mes précédentes lectures de l’auteur joue inévitablement en sa défaveur. Il m’a manqué ce petit vertige intellectuel qui aurait pu faire basculer ma note vers le haut. Mention honorable pour ce jeu sur les temporalités et sur son final qui laisse entrevoir un Franck Thilliez plus nihiliste.
Le basculement fantastique, audacieux mais frustrant
Autre point qui m’a laissé perplexe : l’arrivée d’une dimension fantastique en cours de récit. Elle apporte évidemment une touche originale et alimente les surprises de la deuxième partie, mais elle survient un peu brusquement, sans que le terrain ait été suffisamment préparé en amont. Certains éléments restent finalement sans véritable explication claire, ce qui m’a empêché d’adhérer complètement à cette bascule.
Il faut aussi noter que La route du diable s’inspire beaucoup, parfois un peu trop, de ses modèles américains. On sent l’hommage sincère au genre horrifique redneck, mais l’ensemble peine à y apporter sa propre pierre, sa propre signature. D’autres autrices et auteurs spécialisés dans l’horreur auraient sans doute mérité autant de lumière éditoriale sur un projet de cette nature.
En bref, La route du diable est une réelle déception
La route du diable est une incursion réussie sur le plan de l’ambiance mais une déception sur celui de la profondeur. Si vous cherchez un thriller horrifique efficace, prenant, à l’atmosphère lourde et poisseuse, foncez : le pari est tenu. Si vous espérez retrouver la complexité et le vertige narratif propres aux polars de Franck Thilliez, vous risquez, comme moi, de rester un peu sur votre faim.
Pourquoi lire La route du diable
- Si vous aimez l’horreur redneck façon La colline a des yeux ou Détour mortel
- Si vous cherchez un roman court et nerveux, qui se dévore en une ou deux sessions
- Si vous voulez découvrir Franck Thilliez sous un angle totalement différent de ses polars habituels
- Si une héroïne en deuil, portée par une obstination farouche, vous touche particulièrement
- Si vous acceptez qu’un basculement fantastique arrive sans toutes les explications attendues
Fiche technique
- Titre : La route du diable
- Auteur : Caleb Traskman (Franck Thilliez)
- Éditions : Fleuve Éditions, collection Styx
- Genre : Roman d’horreur, road-trip survival
- Pages : environ 300 pages
- Note : 3/5