Il y a des livres qu’on referme en ayant l’impression d’avoir pris un coup dans le ventre. Tuer le vieux de Daria Marx publié aux Éditions Flammarion fait partie de ceux-là. Un premier roman, un texte court, un quasi huis clos d’une seule journée, et pourtant une plongée si totale dans la tête d’une victime qu’on en ressort sonné, en colère, incapable de refermer le livre sans y repenser des heures durant.
La 4eme de couverture
Elle avait rendez-vous aujourd’hui pour porter plainte contre son grand-père, qui l’a agressée sexuellement durant son enfance, mais il vient d’être annulé. Alors elle décide d’aller tuer le vieux, là, tout de suite. Dans ce train vers le Pays basque, elle échafaude son plan : quand elle sera de nouveau face au vieux, qu’arrivera-t-elle à dire ? Et surtout, à faire ? Avec une écriture qui tempête et cavale, ce premier roman déplie, en une journée, tout un voyage intérieur et physique tendu jusqu’à son dénouement.
Un huis clos qui tient sur un aller simple et sur toute une vie
Ce qui frappe d’emblée dans Tuer le vieux, c’est le dispositif choisi par Daria Marx : tout se joue sur la durée d’un trajet en train, du départ jusqu’à l’arrivée face au bourreau. Un choix qui aurait pu sembler étroit, presque théâtral, mais qui se révèle au contraire redoutablement efficace. Le temps réel de la narration (quelques heures de voyage) devient le contenant d’une temporalité bien plus large, celle de quarante années de silence, de honte intériorisée et de tentatives ratées pour se reconstruire. Chaque kilomètre parcouru fait remonter un souvenir, une scène, une phrase entendue mille fois (« prends sur toi », « apprends à vivre avec »), et c’est cette alternance permanente entre le présent du wagon et le passé de l’enfance volée qui donne au roman son rythme si particulier, tendu comme un fil sur le point de rompre.
L’autrice n’a pas peur du temps mort non plus. On est avec la narratrice dans l’attente, dans l’ennui du voyage, dans les gestes les plus anodins (s’occuper de son chien, regarder le paysage défiler), et c’est précisément dans ces silences que la tension monte le plus. On sait où le train mène. On sait ce que la narratrice a en tête. Et on avance avec elle, minute après minute, vers cette confrontation qu’on redoute autant qu’elle.
Une écriture qui ne protège jamais le lecteur
Il faut le dire clairement : Daria Marx n’écrit pas pour rassurer, et elle n’écrit pas non plus pour se faire aimer de son lecteur. Il y a dans Tuer le vieux une volonté farouche de ne rien lisser, de ne rien arrondir, quitte à mettre le lecteur mal à l’aise. La langue de Tuer le vieux est brute, directe, parfois crue, et c’est précisément ce qui fait sa puissance. Pas de métaphores pudiques pour évoquer le viol, pas de formules toutes faites pour adoucir l’horreur. La narratrice dit les choses avec ses propres mots, ceux qu’on n’ose habituellement pas prononcer, et cette absence totale de filtre transforme la lecture en expérience presque physique. On sent que chaque phrase a été arrachée, que les mots ont attendu quarante ans derrière les dents avant de pouvoir enfin sortir.
J’ai 8 ans quelque part, cachée sous mon gros bide, entre deux plis de chair, il y a l’enfant violée, celle que j’ai voulu enterrer, celle que j’ai voulu faire taire, elle respire encore, c’est comme des râles, si je ne tue pas le vieux, c’est elle qui va crever.
Cette sincérité radicale s’accompagne d’une colère qui infuse tout le texte, et c’est sans doute ce qui m’a le plus marqué à la lecture. La narratrice ne cherche jamais à se rendre plus digne, plus exemplaire ou plus acceptable qu’elle ne l’est. Elle raconte sa boulimie, ses excès, les médicaments, l’alcool, les rencontres sordides qu’elle a multipliées pendant des années comme autant de tentatives désespérées de reprendre le contrôle sur un corps qu’on lui a appris à considérer comme sale, comme sans valeur. Daria Marx ne juge jamais son personnage, elle donne simplement à voir, avec une précision presque clinique, tout ce que les violences sexuelles laissent derrière elles bien après que l’agresseur a cessé de toucher sa victime.
Le corps comme champ de bataille
Un des aspects les plus bouleversants du roman, c’est la manière dont Daria Marx montre à quel point le corps devient, pour la narratrice, à la fois l’ennemi et le seul territoire sur lequel elle croit encore pouvoir exercer un semblant de pouvoir. Manger, trop manger, pour anesthésier la douleur. Se mettre en danger, encore et encore, dans des relations toujours plus risquées, comme pour se prouver qu’on décide, qu’on choisit, qu’on contrôle. Cette illusion de maîtrise dit en creux tout ce que le prédateur a détruit : la capacité à se sentir légitime dans son propre corps, à s’aimer, à se protéger.
J’ai entendu assez d’histoires d’inceste, de viol, pour toute une vie. Je sais que mon vieux n’est pas un monstre isolé, ils sont partout, ils sont jeunes parfois, ils ont tout le loisir de continuer leurs immondices, ça ne surprend plus personne, on rentre dans les statistiques. Et puis, ça embarrasse tellement un enfant violé. Ça fait des frais et des ennuis, ça demande justice, ça a besoin de suivi, et ça pousse à admettre qu’on n’a pas su protéger, qu’on n’a pas su voir, qu’on était trop occupés. Ça fait exploser les familles, l’inceste, quand ça sort, vous savez.
Ce que le texte réussit particulièrement bien, c’est de montrer que la violence ne s’arrête jamais réellement au moment des faits. Le grand-père a disparu du quotidien de la narratrice depuis longtemps, mais il continue de vivre en elle, avec les odeurs, dans son rapport à la nourriture, au sexe, à l’amour, aux autres, et surtout à elle-même. Daria Marx décrit avec une justesse rare cet engrenage psychologique qui fait qu’une enfant violée grandit persuadée que la faute lui appartient, que la honte est la sienne à porter, alors qu’elle devrait revenir tout entière à celui qui l’a agressée.

Une colère qui dépasse largement le cas d’un seul homme
Tuer le vieux n’est pas seulement le récit d’une vengeance annoncée, c’est aussi, et peut-être surtout, un texte sur tous ceux qui savent, qui soupçonnent, qui minimisent, et qui demandent à la victime de pardonner ou de passer à autre chose. La colère de la narratrice ne vise pas uniquement son grand-père : elle vise une société entière qui préfère le silence à l’écoute, qui exige de la victime qu’elle fasse tout le chemin de la reconstruction pendant que l’agresseur, lui, continue sa vie sans jamais avoir de comptes à rendre. Et c’est cette dimension collective qui donne au roman toute sa portée. On ne referme pas Tuer le vieux en pensant simplement à cette narratrice et à son grand-père : on pense à toutes les fois où on a soi-même préféré ne pas entendre, ne pas croire, ne pas regarder.
Je ne peux plus croiser d’enfants sans me demander ce qu’ils leur arrivent une fois les portes fermées, quand ils rentrent de l’école, quand ils vont au centre aéré.
Il y a aussi, en filigrane, une réflexion passionnante sur ce que le roman comme fiction permet de faire vivre au lecteur. Là où le témoignage brut aurait pu enfermer le texte dans une lecture uniquement compassionnelle, la forme romanesque choisie par Daria Marx autorise la colère à exister pleinement, sans qu’on ait besoin de la tempérer ou de la justifier. On accompagne la narratrice dans son désir de tuer, on le comprend, on ne le juge pas, et c’est précisément cette absence de jugement qui rend le texte aussi fort. La littérature devient ici un espace où l’on peut enfin dire l’indicible sans avoir à s’excuser de le dire.
Un texte difficile, mais nécessaire
Je ne vais pas mentir : la lecture de Tuer le vieux est éprouvante. Ce n’est pas un roman qu’on referme apaisé, ni un texte qui offre de véritables éclaircies. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il me semble indispensable. Parce que certaines histoires ne peuvent être racontées qu’avec cette violence-là, sans détour ni pudeur superflue. Parce que trop de victimes ont encore besoin d’entendre que ce qui leur est arrivé n’était pas de leur faute. Et parce que mettre des mots sur ces maux, aussi bruts soient-ils, c’est déjà commencer à faire sortir la honte de là où elle n’aurait jamais dû se trouver.
En bref, Tuer le vieux est un texte qui secoue et qui reste
Je referme Tuer le vieux avec un malaise qui ne disparaît pas, et c’est très exactement l’effet recherché. Daria Marx signe un premier texte d’une intensité rare, porté par une écriture à la première personne qui ne laisse aucune échappatoire au lecteur. Ce n’est pas un coup de cœur, le sujet ne le permet pas, mais c’est indiscutablement un texte qui marque, qui met en colère, et qui continue de résonner longtemps après la dernière page. Une lecture nécessaire, à condition d’être prêt à encaisser.
Pourquoi lire Tuer le vieux de Daria Marx ?
- Si vous voulez comprendre, de l’intérieur, ce que les violences sexuelles laissent durablement sur une victime
- Si vous aimez les récits à la première personne qui ne cherchent jamais à ménager le lecteur
- Si vous êtes sensible aux textes qui interrogent le silence collectif autour des violences faites aux enfants
- Si vous cherchez un huis clos court et intense, porté par une vraie tension narrative
Fiche technique du livre
- Titre : Tuer le vieux
- Auteur : Daria Marx
- Éditeur : Flammarion
- Genre : Roman, récit intime, huis clos
- Note : 4,5/5