Ce qui dort sous le camélia de Claudie O. Wetterwald : la dystopie qui vous met à genoux

Il y a des romans qui vous laissent sonné bien après avoir refermé la dernière page, incapable d’enchaîner tout de suite sur une autre lecture. Ce qui dort sous le camélia, second roman de Claudie O. Wetterwald publié aux Éditions du gros caillou, fait indiscutablement partie de cette catégorie. Déjà repéré dans plusieurs sélections de la rentrée littéraire, dont celle du Prix du roman Fnac, ce livre confirme qu’on tient là l’une des dystopies les plus intelligentes et les plus dérangeantes de l’année.

La 4eme de couverture

Elles sont 254, alignées sur les bancs des prévenues d’un procès extraordinaire. Des femmes de tous âges, de tous milieux, accusées d’avoir commis le pire au cours du Désastre. Parmi elles, il y a Lisenn Delors. Jamais on ne la soupçonnerait du moindre crime. Et c’est peut-être cela qu’on lui reproche le plus.

Pour la défendre, Rym Kettani, son avocate, replonge dans ses souvenirs de cette période sombre. Elle aussi y a survécu, mais le monde d’après semble encore pire.

Dans ce roman aux personnages profondément humains, Claudie O.Wetterwald nous confronte à nos propres dilemmes. Elle décrit avec finesse la fragilité d’une société quand survient le chaos et envoûte son lecteur jusqu’au mot fin.

Le destin de deux femmes qui devront lutter pour survivre au coeur du chaos. Une fresque bouleversante ! 

Un effondrement qui ne demande aucun effort d’imagination

Ce qui frappe en premier avec Ce qui dort sous le camélia, c’est la manière dont Claudie O. Wetterwald installe son point de départ sans le moindre artifice de science-fiction. Pas de virus, pas de cataclysme cosmique : juste l’électricité qui ne revient pas, un téléphone qui ne se recharge plus, une bouilloire électrique hors service, des volets roulants bloqués faute de manivelle. Rien de spectaculaire en apparence, et c’est précisément ce qui rend le roman aussi efficace. On referme le livre en se surprenant à vérifier où se trouve sa propre manivelle de volet, tant l’autrice réussit à transformer notre dépendance la plus banale au confort moderne en source d’angoisse pure.

Cette entrée en matière, presque documentaire dans sa sobriété, fonctionne comme un piège redoutable : elle nous fait accepter sans résistance un scénario qui, raconté autrement, aurait pu sembler grossier. Ici, tout semble terriblement plausible, et c’est bien ça le problème.

Deux femmes, un tribunal qui ressemble à une émission de télé-réalité

Autour de ce point de bascule, Claudie O. Wetterwald construit son récit autour de deux figures féminines magistralement incarnées. Lisenn, d’un côté, contrainte de tenir une ferme isolée près de Lyon avec des adolescentes qui ne l’ont jamais vraiment acceptée. Rym, de l’autre, avocate chargée, des années plus tard, de défendre l’indéfendable devant un tribunal aussi extraordinaire que glaçant.

Et c’est là que le roman frappe le plus fort. Ce procès de deux cent cinquante-quatre femmes n’a plus grand-chose d’une cour de justice traditionnelle : le public semble appelé à voter comme dans un télé-crochet, l’accusation ne connaît aucune circonstance atténuante, et l’autrice glisse une phrase qui résume à elle seule tout le cynisme de cette justice spectacle, sur ces influenceurs dont l’opinion pèserait davantage que n’importe quelle plaidoirie. On tourne les pages avec une boule au ventre, en se demandant jusqu’où ce simulacre de justice est prêt à aller pour donner au public le coupable qu’il attend.

« Si ceux qui veulent nous intimer le silence sont furieux contre nous, ce n’est pas pour nos crimes, mais parce que nous leur avons fait le plus terrible des affronts. Nous avons survécu. »

Une construction qui ne perd jamais son lecteur

Techniquement, Ce qui dort sous le camélia est d’une maîtrise assez bluffante. Le récit navigue entre quatre temporalités, l’avant, le pendant et l’après du Désastre, ainsi que le Procès, et pourtant je n’ai jamais eu besoin du fameux organigramme mental qu’imposent d’habitude ce genre de structures éclatées. Chaque chapitre indique clairement son ancrage, et les époques se répondent avec une fluidité qui donne au texte une dimension presque cinématographique. Les chapitres courts, parfois volontairement déséquilibrés, imposent un rythme nerveux qui rend la lecture franchement addictive : on se dit qu’on va s’arrêter dans dix minutes, et on se retrouve cent pages plus loin.

Une sororité qui ne cherche jamais à être exemplaire

Ce qui distingue vraiment ce roman de bien des dystopies du genre, c’est son refus total du manichéisme. Les hommes n’y sont pas systématiquement des bourreaux, ni les femmes des victimes ou des héroïnes irréprochables. Certains hommes deviennent au contraire des alliés précieux dans la reconstruction du groupe, tandis que la solidarité entre femmes, loin d’être idéalisée, se révèle complexe, parfois fragile, souvent imparfaite, et d’autant plus crédible.

Claudie O. Wetterwald montre une entraide qui se réinvente dans l’urgence : le savoir des anciens reprend soudain une valeur inestimable quand Internet ne répond plus à rien, le troc remplace la monnaie, le vélo redevient un moyen de transport essentiel. Et au milieu de tout cela, une question ne cesse de revenir, insidieuse : qui devient responsable quand plus rien ne fonctionne, et pourquoi ce sont si souvent les femmes qui finissent par porter le poids de la faute collective, elles qu’on accuse presque du crime d’avoir survécu ?

Ce que ce procès dit de nous, aujourd’hui

Au-delà de son intrigue, c’est surtout sa dimension la plus contemporaine qui rend Ce qui dort sous le camélia aussi nécessaire. Ce tribunal ne parle pas seulement de Lisenn et de ses codétenues : il parle de notre propre rapport au jugement collectif, de notre besoin de trouver des coupables faciles pour transformer le chaos en une histoire simple où les bons et les mauvais seraient identifiables du premier coup d’œil.

Le roman met aussi en lumière la fragilité de certains droits, notamment ceux des femmes sur leur propre corps. Le Désastre agit comme un révélateur brutal : ce qu’on croyait définitivement acquis peut être remis en cause bien plus vite qu’on ne l’imagine, dès lors que les institutions vacillent et que la peur prend le dessus. Une réflexion qui, on s’en doute, ne pouvait pas trouver pire moment pour résonner autant.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone Veil.

Une écriture nerveuse, portée par des personnages inoubliables

Sur la forme, l’autrice impressionne. Les phrases, courtes, parfois proches de l’oralité, installent un rythme qui colle parfaitement à l’urgence vécue par les personnages, sans jamais sombrer dans le pathos facile. L’atmosphère, oppressante et poisseuse par moments, laisse toujours filtrer une lueur d’espoir au bon instant.

Autour de Lisenn et Rym gravite une galerie de personnages secondaires remarquablement construits, belles-filles réticentes, alliés inattendus, figures ambiguës, qui refusent tous de se laisser enfermer dans un simple rôle de gentil ou de méchant. On referme certains chapitres en colère, on s’attache profondément à d’autres, on tremble pour certains d’entre eux avec une intensité assez rare pour une dystopie.

En bref, Ce qui dort sous le camélia s’impose comme un roman essentiel

Je referme Ce qui dort sous le camélia encore un peu secoué, avec l’impression d’avoir pris une véritable claque littéraire. Claudie O. Wetterwald signe une dystopie d’une rare intelligence, portée par des personnages profondément humains et une réflexion vertigineuse sur la survie, la justice et la liberté des femmes. C’est un texte exigeant, qui ne cherche jamais à ménager son lecteur, et qui laisse, une fois la dernière page tournée, une question qui continue de résonner longtemps après : entre le bien et le mal, n’y a-t-il finalement qu’une question de point de vue ? Un roman puissant, dérangeant et nécessaire, que je recommande sans la moindre hésitation.

Pourquoi lire Ce qui dort sous le camélia de Claudie O. Wetterwald ?

  • Si vous aimez les dystopies qui ne demandent aucun effort d’imagination excessif pour vous mettre mal à l’aise
  • Si les récits à plusieurs temporalités bien maîtrisés vous fascinent plus qu’ils ne vous perdent
  • Si vous cherchez des personnages féminins complexes, loin de tout stéréotype de victime ou d’héroïne parfaite
  • Si les réflexions sur la fragilité des droits des femmes et le poids du jugement collectif vous intéressent
  • Si vous aimez les romans qui refusent le manichéisme et vous laissent sans réponse facile

Fiche technique du livre

  • Titre : Ce qui dort sous le camélia
  • Autrice : Claudie O. Wetterwald
  • Éditions : Les Éditions du gros caillou
  • Genre : Dystopie, roman de société, suspense judiciaire
  • Note : 5/5

Note : 5 sur 5.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Il m’attend bien sagement. Beau retour, merci

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