Cinéma

Les chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer (2018)

Comment réussir à mettre en scène un traumatisme devant la caméra ? C’est l’une des questions que je me suis souvent posée. Faut-il en parler de manière frontale ? Faut-il être brutale comme Gaspar Noé pourrait l’être ? Ou au contraire, partir vers un humour pour tenter de dissimuler le pire ?
Je crois que Les chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer à la bonne réponse et c’est un peu de tout ça à la fois.

Odette a huit ans, elle aime danser et dessiner. Pourquoi se méfierait-elle d’un ami de ses parents qui lui propose de « jouer aux chatouilles » ? Adulte, Odette danse sa colère, libère sa parole et embrasse la vie…

Danser pour évacuer

D’abord un seul en scène écrit par Andréa Bescond et mis en scène par son compagnon Éric Métayer, Les chatouilles ou la danse de la colère était un moyen pour son interprète de nous parler des violences sexuelles qu’elle a subies dans son enfance. Chaque soir devant une centaine de personnes, Andréa Bescond se lâche et exorcise ses démons au travers de cette pièce et de la danse. Remarquée au Festival d’Avignon en 2014, la pièce connaîtra un succès public et critique, si bien qu’elle sera récompensée par le Molière du seule en scène en 2016. C’est donc tout naturellement que l’idée de transposer cette histoire sur grand écran leur vient et c’est ainsi qu’Andréa Bescond et Éric Métayer vont tout faire pour donner plus de portée à ce sujet encore tabou…

Une chambre d’enfant, Gilbert, ami de la famille et père de deux garçons, propose à Odette de jouer à la poupée et aux chatouilles. Odette n’est qu’une enfant et elle accepte de garder le secret. La porte se referme, l’enfer commence pour cette petite fille…
Les chatouilles devient donc un film choral qui se joue des codes cinématographiques pour nous faire vivre son enfer, mettre des images sur ses souvenirs et ainsi nous plonger dans une longue quête pour remonter la pente. Entre rires et émotions fortes, le long-métrage d’une finesse incroyable est mis en lumière par un casting de choix (Pierre Deladonchamps, Karine Viard et Clovis Cornillac). Pourtant, Andréa Bescond et Éric Métayer n’en n’oublie pas d’être frontal avec quelques passages marquants et parfois choquants (comme celui en voiture avec Gilbert qui demande à Odette d’enlever sa culotte pour la toucher ou encore durant le séjour au ski). Rassurez-vous, vous ne verrez rien, mais votre imagination fera le reste…

Les chatouilles reste un film fort, mais aussi déroutant dans ses premiers instants. En effet, on sent que les deux personnes derrière ce long-métrage viennent du théâtre et de la danse contemporaine, puisque nous allons entrer dans la mémoire d’Odette par le biais de souvenirs et de fantasmes. Véritable chaos intérieur, ces scènes sont là pour nous montrer que le traumatisme a fait son nid dans l’esprit de la jeune fille devenue adulte. On ne peut que saluer ce choix d’une proposition atypique qui pourrait rappeler le cinéma de Michel Gondry, mais sans pour autant entrer dans la copie. Les scènes métaphoriques de danse deviennent un moyen d’expression supplémentaire lorsque les mots ne peuvent sortir.

Des émotions, vous allez en avoir durant ce long-métrage. Ne vous attendez pas à une œuvre plombante, malsaine et misérabiliste pour autant. Andréa Bescond et Éric Métayer nous parlent de l’évolution de cette Odette avec force, mais aussi avec quelques touches d’humour qui permettent de surmonter cette histoire.
Cependant, il ne faut pas oublier que Les chatouilles évoque la pédophilie et les traumas que cela engendre. On plonge alors dans un échange, dans une analyse et dans la vie d’une jeune femme qui brûle la vie par les deux bouts, car elle n’a connu que l’extrême. Comment vivre normalement après avoir vécu l’enfer ? Les chatouilles, c’est un peu de lumière dans une vie de noirceur et je peux vous garantir que vous allez avoir envie d’en secouer plus d’un dans le cercle proche d’Odette…

Andréa Bescond et Éric Métayer nous offrent un film puissant sur la reconstruction, sur l’aveuglement d’une famille, sur le déni d’une mère et surtout un fléau qui touche un enfant sur 5… L’horreur est partout, elle n’a aucun visage. Elle peut venir de la famille, du voisin, d’un inconnu. Le voyage est long pour en parler, pour briser le silence. Les chatouilles est un film important, un drame qui ne laisse pas indifférent et qui nous ouvre encore un peu plus les yeux sur ce sujet. 

Pour vous procurer Les chatouilles au format physique, c’est par ici.

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