Il y a des romans qui vous cueillent sans prévenir, sans que vous sachiez vraiment dans quoi vous mettez les pieds. Petites coupures de Charlotte Labiche, publié chez City Edition, fait partie de ceux-là. Je m’attendais à un noir domestique classique, j’ai trouvé un roman de vengeance jubilatoire, mené par une héroïne qu’on n’oublie pas de sitôt.
La 4eme de couverture
Pâquerette mène une existence modeste aux côtés de Jean-Benoît, qu’elle aime d’un amour appliqué et un peu aveugle. Un soir de loto, un ticket gagnant vient bouleverser leur quotidien de couple ordinaire. Mais au petit matin, l’appartement est vide : plus de compagnon, plus de bague, plus rien. Trahie et dépouillée, la jeune femme découvre alors une facette d’elle-même qu’elle ignorait, héritée d’une enfance passée dans l’arrière-boutique d’un père charcutier.
Flanquée de Bernadette, sa belle-mère bourgeoise aux répliques cinglantes et aux intentions troubles, Pâquerette se lance sur les traces du fuyard jusqu’à une vieille demeure de l’île d’Arz. Entre humour noir, tension feutrée et retournements savoureux, Charlotte Labiche déroule le portrait d’une femme qui reprend la main, arme au poing, et fait voler en éclats le vernis de la douce épouse effacée.
Un thriller de vengeance qui ne retombe jamais
Ce qui frappe en premier avec Petites coupures, c’est le rythme. Charlotte Labiche ne nous laisse jamais reprendre notre souffle : dès que la trahison de Jean-Benoît est consommée, le roman se transforme en course-poursuite décomplexée, et cette énergie ne faiblit à aucun moment. On tourne les pages avec l’envie viscérale de voir Pâquerette récupérer son dû, et surtout de la voir se venger.
L’autrice a la bonne idée de presque tout dévoiler dès le prologue, dans une scène d’enfance en apparence anodine : une petite fille sagement installée dans l’arrière-boutique de son père boucher-charcutier, qui passe ses journées autour des outils de son père. Un quotidien qui finira par lui servir bien plus tard. On y trouve déjà son goût pour les grandes histoires d’amour, ce fantasme d’un amour unique et absolu qui la rendra si aveugle face à Jean-Benoît, et ce besoin viscéral de s’en sortir seule, sans dépendre de personne. Tout est posé là, avec une économie de moyens impressionnante, et le reste du roman ne fait que dérouler ce que ce prologue avait déjà annoncé.
La construction chorale derrière Petites Coupures de Charlotte Labiche, qui alterne principalement le point de vue de Pâquerette avec celui de Bernadette, sa belle-mère, et ponctuellement celui du fiancé fuyard, participe énormément à cette impression de vertige permanent. Chaque personnage cache son jeu, chacun ment un peu, beaucoup, énormément, et l’autrice s’amuse à faire de cette accumulation de faux-semblants un moteur presque grotesque. Qui aurait pu croire que tout ce petit monde avait autant à cacher ? C’est précisément cette outrance assumée qui donne au roman sa saveur si particulière : on est du côté de Pâquerette, on veut qu’elle gagne, et peu importe jusqu’où elle est prête à aller pour ça.
Ce que j’ai trouvé particulièrement bien vu, c’est la manière dont Charlotte Labiche construit tout le fantasme amoureux de son héroïne avant de le faire voler en éclats. Pâquerette ne croit pas seulement en Jean-Benoît : elle croit en une certaine idée de l’amour, unique, absolu, presque romanesque, celle qu’on nourrit enfant en écoutant les histoires qu’on nous raconte. C’est cette croyance-là qui la rend aveugle, et c’est sa destruction qui la libère. L’autrice ne se contente donc pas d’un simple ressort de vengeance : elle interroge, en filigrane, cette façon qu’on a parfois de préférer l’illusion d’un grand amour à la réalité de la personne qu’on a en face de soi. Une fois ce vernis craqué, plus rien ne retient Pâquerette, et le roman en tire toute sa formidable énergie.
L’autre grande réussite du récit, c’est de faire de la vengeance un besoin d’émancipation plus que de simple règlement de comptes. Pâquerette ne veut pas seulement récupérer son ticket : elle veut prouver, à elle-même autant qu’aux autres, qu’elle est capable de s’en sortir seule, sans dépendre de personne. Cette dimension donne au roman une profondeur qu’on n’attend pas forcément d’un thriller aussi rythmé, et elle explique pourquoi on ne lâche jamais l’héroïne des yeux, même dans ses décisions les plus discutables. On sent, chapitre après chapitre, que chaque petite victoire qu’elle remporte sur le fiancé fuyard est aussi une victoire sur elle-même, sur cette femme effacée qu’elle a été trop longtemps.

Pâquerette, Bernadette, Jean-Benoît : un trio taillé pour l’humour noir
Le vrai coup de maître de Petites coupures de Charlotte Labiche, ce sont ses personnages. Pâquerette ouvre le roman en jeune femme douce, un peu transparente, persuadée de vivre une belle histoire d’amour. La trahison de son fiancé agit comme un déclencheur, et on la regarde se métamorphoser, chapitre après chapitre, sans jamais perdre cette douceur de façade qui devient, au fil du récit, une arme à part entière. Cette bascule est menée avec beaucoup d’intelligence : rien n’est brutal, tout se construit par petites touches, jusqu’à ce que l’on comprenne que la charcutière du prologue n’a jamais vraiment disparu.
Face à elle, Bernadette est un personnage formidable. Vieille bourgeoise aux manières impeccables, elle cache admirablement bien son jeu, distillant ses informations sur son propre fils avec une gourmandise trouble qui laisse planer un doute permanent : est-elle une alliée sincère ou une manipulatrice de plus dans cette histoire déjà bien fournie en faux-semblants ? Cette ambiguïté constante est l’un des grands plaisirs de lecture du roman.
Quant à Jean-Benoît, le fiancé fuyard, il est croqué avec une ironie mordante : un looseur sur toute la ligne, qui a bâti toute son existence sur des apparences qu’il est incapable d’assumer. Il joue les hommes solides et fiables alors qu’il ne tient debout que grâce aux femmes qui l’entourent, et c’est justement cette imposture permanente qui le rend aussi pitoyable qu’irrésistible à détester. Le contraste entre ce qu’il prétend être et ce qu’il est réellement nourrit une bonne partie de l’humour noir du roman, et chacune de ses apparitions, même brèves, vient rappeler à quel point Pâquerette a eu raison de ne plus vouloir dépendre de lui.
Ce trio fonctionne d’autant mieux que Charlotte Labiche ne cède jamais à la caricature facile. Bernadette pourrait n’être qu’une bourgeoise antipathique de plus, mais son ambiguïté la rend attachante malgré elle. Pâquerette pourrait n’être qu’une victime, elle devient une redoutable stratège. Et Jean-Benoît, aussi minable soit-il, garde une forme d’humanité qui empêche le roman de sombrer dans le manichéisme. Cette finesse dans le portrait des personnages est sans doute ce qui fait la vraie différence entre Petites coupures et un simple roman de vengeance efficace mais interchangeable.
Car oui, Petites coupures est drôle, souvent irrévérencieux, et c’est un vrai bol d’air dans le rayon du roman de vengeance, un genre qui peut vite tomber dans la noirceur sans respirer. L’humour de Charlotte Labiche rappelle par moments celui de Douze balles pour Marie-Thérèse : même goût pour le grinçant, même façon de faire rire là où on s’attendrait à trembler, sans jamais désamorcer la tension du récit. Les dialogues entre Pâquerette et Bernadette, en particulier, sont un régal : on sent deux générations, deux mondes sociaux, deux façons de voir la vengeance qui s’entrechoquent et finissent, contre toute attente, par s’accorder.
Il faut aussi souligner à quel point l’ancrage dans l’univers de la boucherie-charcuterie irrigue tout le roman, bien au-delà du simple décor d’enfance. Les gestes précis, les lames toujours à portée de main, ce savoir-faire hérité du père, tout cela infuse le récit d’une tension sourde, presque organique. Charlotte Labiche ne surligne jamais le parallèle entre le métier du père et la métamorphose de la fille, elle le laisse simplement infuser, et c’est ce qui rend la bascule de Pâquerette aussi crédible que jouissive.
En bref, Petites coupures est une réussite pleine de mordant
Je referme Petites coupures avec le sourire, celui qu’on garde après avoir suivi une héroïne qui reprend enfin le pouvoir sur sa propre histoire. Charlotte Labiche signe un roman qui ne s’essouffle jamais, porté par un trio de personnages savoureux et une héroïne qu’on n’a aucun mal à suivre jusqu’au bout de sa vengeance. C’est mordant, c’est malin, et surtout, ça ne se prend jamais trop au sérieux tout en creusant des thématiques bien plus fines qu’il n’y paraît. Une très belle découverte, que je recommande sans hésiter aux amateurs de noir domestique qui aiment quand ça grince.
Pourquoi lire Petites coupures de Charlotte Labiche ?
- Si vous aimez les héroïnes qui reprennent le contrôle de leur histoire
- Si vous cherchez un roman de vengeance qui ne retombe jamais
- Si l’humour noir et l’ironie mordante ne vous font pas peur
- Si vous aimez les récits choraux où chaque personnage cache bien son jeu
Fiche technique du livre
- Titre : Petites coupures
- Auteur : Charlotte Labiche
- Éditions : City Edition
- Genre : Roman noir, thriller domestique, comédie noire
- 352 pages
- Note : 4,5/5