Quand le crime inspire la légende : Le cas Lizzie Borden

On a déjà pu voir ensemble comment le cinéma d’horreur puise dans le réel, avec des figures comme Ed Gein, dont les méfaits ont nourri des personnages aussi célèbres que Norman Bates ou Leatherface. Mais l’horreur ne se cache pas toujours derrière une caméra ou dans une salle obscure. Parfois, elle prend la forme d’une comptine enfantine qu’on chantonne sans trop y penser, jusqu’à ce qu’on en découvre l’origine glaçante.

Lizzie Borden took an axe, and gave her mother forty whacks…

Si vous avez déjà croisé cette petite ritournelle, sachez qu’elle ne sort pas de nulle part. Elle est née d’un fait divers qui a électrisé l’Amérique de la fin du XIXe siècle, un procès qu’on a surnommé à l’époque le « procès du siècle », et une affaire qui, plus de cent ans après, reste officiellement… non résolue.

Aujourd’hui, direction le Massachusetts de 1892, dans une maison bourgeoise en apparence tranquille, où deux corps vont être retrouvés un matin d’août, mutilés à coups de hachette.

Et si le nom de Lizzie Borden ne vous dit encore rien, il ne va pas tarder à devenir familier. Après s’être penchée sur Ed Gein dans sa dernière saison, l’anthologie Monster, créée par Ryan Murphy et Ian Brennan, s’attaque justement à cette affaire avec Monster : The Lizzie Borden Story, attendue sur Netflix le 17 septembre prochain. Ella Beatty y incarne Lizzie, aux côtés de Charlie Hunnam (déjà vu en Ed Gein dans la saison précédente) dans le rôle du père, Andrew Borden, et de Rebecca Hall et Vicky Krieps dans ceux d’Abby Borden et de la domestique Bridget Sullivan. Ce ne sera d’ailleurs pas la première incarnation de Lizzie à l’écran : Christina Ricci avait déjà endossé le rôle dans le téléfilm Lizzie Borden Took an Ax (2014), avant de reprendre le personnage dans la série qui a suivi, The Lizzie Borden Chronicles. De quoi donner un bon prétexte pour se replonger, avant la sortie du Netflix, dans le vrai visage de cette affaire.

Le cas Lizzie Borden

Avant de parler de sang, il faut parler de famille, parce que c’est souvent là que tout commence. Lizzie Andrew Borden naît le 19 juillet 1860 à Fall River, dans le Massachusetts, au sein d’une fratrie qui a déjà connu le deuil : une première fille, Alice, est morte en bas âge quelques années plus tôt. Il reste donc Emma, l’aînée de neuf ans son aînée, et Lizzie, la petite dernière.

Leur mère, Sarah, meurt alors que Lizzie n’a que deux ans et demi. Sur son lit de mort, Emma aurait promis à sa mère de veiller sur sa petite sœur toute sa vie, une promesse qu’elle tiendra, tant bien que mal, jusqu’au bout.

Trois ans après ce deuil, en 1865, le père des deux filles, Andrew Jackson Borden, se remarie avec Abby Durfee Gray. Le couple n’aura jamais d’enfants ensemble, et la relation entre les deux sœurs et leur belle-mère ne sera jamais chaleureuse. On raconte que Lizzie et Emma s’adressaient à elle en l’appelant froidement « Mrs Borden », refusant même le simple mot de « mère ».

Andrew Borden, lui, est un homme d’affaires prospère. Fabricant de meubles et de cercueils à ses débuts, il a fait fortune dans l’immobilier et la banque. Il a largement de quoi offrir une vie confortable à sa famille, avec domestique et belle demeure à la clé. Sauf qu’Andrew est connu pour être aussi radin qu’il est riche. Pas d’eau courante à l’étage, pas de confort superflu, alors même que sa fortune lui permettrait bien plus. Une avarice qui, avec le temps, va devenir une source de tension permanente dans la maison.

Lizzie et Emma, elles, vivent toujours chez leur père à l’âge adulte, comme c’était souvent l’usage pour des filles non mariées de bonne famille à l’époque. Lizzie s’investit dans des œuvres caritatives et dans la vie de sa paroisse, elle est plutôt appréciée dans son cercle social. Rien, en apparence, ne laisse présager qu’elle deviendra un jour l’une des accusées les plus célèbres de l’histoire criminelle américaine.

Mais sous le vernis de respectabilité, les querelles d’argent rongent la famille. Les deux sœurs reprochent à leur père sa générosité sélective envers la famille d’Abby, à qui il a fait don de plusieurs biens immobiliers. Un ressentiment qui couve, année après année, dans cette maison où l’on économise sur tout, sauf sur les non-dits.

Publicités

Le cas Lizzie Borden : l’été où tout bascule

C’est au cours de l’été 1892 que l’ambiance déjà pesante de la maison Borden devient carrément irrespirable. En juillet, une dispute familiale éclate, suffisamment violente pour pousser les deux sœurs à quitter la maison quelque temps, direction New Bedford pour une forme de « vacances » loin du foyer. Elles reviennent une semaine avant le drame, mais Lizzie Borden, elle, ne rentre pas directement chez elle. Elle passe quatre jours supplémentaires dans une pension avant de retrouver la demeure familiale.

Puis, les premiers jours d’août, c’est toute la maisonnée qui tombe malade. Vomissements, douleurs, une gastro carabinée qui frappe Andrew, Abby, la domestique Bridget Sullivan, et jusqu’à l’oncle John Morse, venu leur rendre visite. Abby, elle, est convaincue qu’on cherche à les empoisonner. Elle fait appeler le médecin de famille, le docteur Bowen, et lui confie sa peur. Le médecin se veut rassurant : ce n’est sûrement qu’une intoxication alimentaire, rien de plus. Quand il propose d’examiner le reste de la famille, Andrew, furieux qu’on gaspille de l’argent pour un médecin, le met purement et simplement à la porte.

La veille du meurtre, on raconte aussi que Lizzie se serait présentée dans une pharmacie du quartier pour tenter d’acheter de l’acide prussique, un poison violent, sous prétexte de vouloir traiter un vêtement en fourrure contre les mites. Le pharmacien aurait refusé de la servir sans ordonnance. Un détail qui, avec le recul, prend une tout autre saveur.

Le 3 août au soir, l’oncle John Morse passe la nuit chez les Borden. Le lendemain matin, le 4 août 1892, il quitte la maison de bonne heure pour rendre visite à d’autres membres de la famille. Andrew part vaquer à ses affaires en ville. Il ne reste alors dans la maison qu’Abby, occupée à faire le lit dans une chambre à l’étage, Bridget la domestique, souffrante, qui se repose dans sa chambre après avoir lavé les fenêtres extérieures, et Lizzie.

Le cas Lizzie Borden : l’horreur du 4 août

Il fait une chaleur étouffante ce matin-là à Fall River. Vers 9h30, Andrew Borden rentre chez lui plus tôt que prévu et s’installe pour faire une sieste sur le canapé du salon, en bas. Il ne se relèvera jamais.

C’est aux alentours de 11 heures que Bridget, réveillée par l’appel de Lizzie Borden, descend et découvre la scène. Andrew Borden gît sur le canapé, le visage entièrement défiguré. Le corps a reçu une dizaine de coups portés avec une extrême violence, à un point tel que l’un de ses yeux a littéralement été arraché par la lame. Malgré la sauvagerie de l’attaque, la pièce, elle, est en ordre. Pas de désordre, pas de trace de lutte. Comme si l’assassin avait frappé un homme profondément endormi, sans qu’il ait eu le temps ou la possibilité de se défendre.

Lizzie affirme alors qu’elle vient tout juste de rentrer de la grange où elle cherchait du plomb pour fabriquer des plombs de pêche, et qu’elle a découvert le corps de son père en rentrant. Elle envoie chercher le médecin, le docteur Bowen, ainsi que des voisins.

Mais très vite, une question glace l’assistance : et Abby, où est-elle ?

Une voisine finit par monter à l’étage pour la chercher. C’est là qu’elle découvre le second corps, celui d’Abby Borden, allongée face contre le sol dans la chambre d’amis. Elle a reçu, elle, dix-neuf coups. Les enquêteurs détermineront par la suite qu’Abby est morte près d’une heure et demie avant son mari, ce qui signifie que l’assassin est resté dans la maison tout ce temps, entre les deux meurtres, sans que quiconque ne l’entende ni ne le voie.

La police arrive sur place et le tableau qu’elle découvre est glaçant : deux corps, une maison fermée de l’intérieur, aucune trace d’effraction, et une seule personne qui reconnaît être restée dans les parages durant tout ce laps de temps. Lizzie.

Publicités

Le cas Lizzie Borden : le procès du siècle

L’enquête démarre, hésitante. On évoque d’abord la piste d’un rôdeur, celle d’un « ouvrier portugais » venu réclamer son dû à Andrew Borden le matin même. Mais très vite, les soupçons se resserrent autour de Lizzie Borden. Son comportement, jugé étrangement détaché par les enquêteurs, ainsi que des versions qui varient légèrement d’un interrogatoire à l’autre, attirent l’attention.

Un autre détail va peser lourd dans la balance : quelques jours après le meurtre, Lizzie brûle une robe bleue dans le poêle de la cuisine, sous le regard de sa sœur et d’une amie. Elle explique qu’il s’agissait d’un vieux vêtement, taché de peinture. Un geste anodin pour elle, une preuve accablante pour l’opinion publique.

Lizzie Borden est arrêtée le 11 août 1892, une semaine après le drame. Elle est inculpée par un grand jury, mais il faudra attendre juin 1893 pour que s’ouvre son procès, qui devient très vite un événement national. La presse s’arrache le moindre détail de l’affaire, les journalistes affluent à Fall River, et le profil de l’accusée, une femme de bonne famille, pilier de sa paroisse, à mille lieues de l’image du tueur sanguinaire, fascine autant qu’il dérange.

Le déroulement de l’enquête, pourtant, est semé d’erreurs. La hachette retrouvée sur place, présentée comme l’arme du crime, semble avoir été nettoyée. La police de l’époque ne maîtrise pas encore les méthodes de relevé d’empreintes digitales, une preuve pourtant potentiellement décisive, laissée de côté. Aucun vêtement taché de sang n’est retrouvé en possession de Lizzie, la robe brûlée n’étant, au fond, qu’un indice circonstanciel. Le tribunal exclut par ailleurs certains témoignages jugés trop fragiles, notamment celui concernant sa tentative d’achat de poison la veille du drame.

Le 20 juin 1893, après seulement une heure et demie de délibération, le jury rend son verdict : Lizzie Borden est acquittée. Personne d’autre ne sera jamais inculpé pour ces meurtres. L’affaire, encore aujourd’hui, reste officiellement non résolue.

Publicités

Le cas Lizzie Borden : une vie sous le regard de tous

Vous pourriez penser qu’un acquittement ouvre la voie à une nouvelle vie. Ce ne fut pas vraiment le cas pour Lizzie Borden.

Après le procès, elle change même de prénom, se faisant appeler Lizbeth, et s’installe avec sa sœur Emma dans une nouvelle demeure qu’elle baptise Maplecroft. Mais Fall River n’oublie pas. Les enfants du quartier lui jettent des objets, certains la harcèlent ouvertement, ses anciennes amies l’évitent, et jusqu’aux membres de sa propre paroisse finissent par la fuir. Les journaux, eux, continuent leurs attaques à peine voilées, sous-entendant qu’elle s’en est simplement bien sortie.

En 1897, un nouveau scandale éclate : elle est accusée, sans être formellement poursuivie, d’un vol à l’étalage lors d’un séjour dans le Rhode Island. De quoi l’isoler encore davantage derrière les murs de Maplecroft.

La relation entre les deux sœurs, elle aussi, finit par se briser. On raconte qu’Emma n’aurait jamais accepté la relation très proche que Lizzie entretenait avec une actrice, Nance O’Neil, une amitié qui aurait profondément dérangé l’aînée, au point de la pousser à quitter définitivement Maplecroft. Les deux femmes ne se reparleront plus jamais.

Lizzie Borden meurt d’une pneumonie le 1er juin 1927, à Fall River, à l’âge de 66 ans. Emma, sa sœur, la suit dans la mort seulement neuf jours plus tard, dans le New Hampshire. Un dernier acte étrange pour clore une histoire qui n’en a jamais manqué.

L’affaire, restée non résolue, a inspiré une comptine glaçante qui a traversé les générations, des dizaines de livres, de films et de séries, sans jamais vraiment trancher la question qui obsède encore les passionnés de true crime aujourd’hui : Lizzie Borden a-t-elle réellement pris une hache ce matin d’août 1892 ?


Sources :

Famous Trials — The Trial of Lizzie Borden: An Account

Britannica — Lizzie Borden

National Women’s History Museum — The Lizzie Borden Trial of 1892

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Avatar de laplumedelulu laplumedelulu dit :

    Mais c’est sympa de nous faire profiter de ce partage. Merci à toi 🙏 😘

    J’aime

Laisser un commentaire