Il y a des livres qu’on referme avec l’impression d’avoir reçu une gifle. Pas une de celles qu’on attendait, ni une qu’on aurait pu esquiver. Une gifle frontale, administrée avec une précision chirurgicale, et dont on continue de sentir la brûlure longtemps après. Scopolamine, publié aux éditions Magnus, le dernier roman d’Efsy Washington, est de ceux-là.
Après La Gula, qui avait déjà révélé un auteur capable d’irrévérence assumée et d’une plume acérée comme un scalpel, Washington revient avec un texte plus ambitieux, plus trouble, plus dangereux aussi. Le mot « roman » lui-même mérite d’être mis en doute, c’est en partie ce que l’auteur semble vouloir, et cette instabilité générique est l’un des ressorts les plus habiles du livre.
Le résumé :
Il voulait disparaître. On l’a pris au mot.
Harcelé sur les réseaux sociaux, un romancier décide de changer de vie.Cap sur l’Espagne, dans un hôtel-club unique en son genre, où tout est figé dans les années 80. Ici, pas de Wi-Fi, pas d’écrans, pas de jugement. Du moins, en apparence.
Quand une tempête d’une violence inouïe coupe l’hôtel du reste du monde, le rêve tourne au cauchemar. Les masques tombent. L’isolement devient un piège mortel.
Et si le danger ne venait pas de l’extérieur ?
Dans ce thriller politique et satirique survolté, Efsy Washington dissèque avec férocité les dérives d’une époque où la pensée peut devenir un crime. Un piège à ciel ouvert où survivre devient un jeu et perdre, une fatalité.
Un hôtel hors du temps
Nous sommes en 2025. L’auteur, qui se prénomme Efsy dans le roman, et dont la véritable identité reste soigneusement protégée par un pseudonyme, décide de fuir le tumulte lié à la sortie imminente de La Gula en librairie. Il choisit pour cela un hôtel singulier, quelque part en Espagne, qui propose une expérience radicale : le retour aux années 1980. Téléphones, ordinateurs, tablettes sont confisqués dès l’arrivée. Les clients sont invités à revêtir des vêtements d’époque, à ne consommer que des tubes d’avant 1990, à fumer à l’intérieur si l’envie les en prend. Une bulle hors du monde, une parenthèse nostalgique, un rêve de déconnexion totale.
La mise en place est séduisante. On entre dans le roman comme on entre dans cet hôtel : avec curiosité, avec un certain plaisir du dépaysement. Efsy Washington se constitue rapidement une bande d’amis francophones, des personnages aux profils volontairement contrastés qui vont permettre à l’auteur d’engager des débats que peu osent tenir aujourd’hui. Mais le rêve ne dure pas. On sent rapidement que quelque chose ne tourne pas rond et la paranoïa prend de plus en plus de place.
Un thriller qui déborde de lui-même
Scopolamine est construit en trois parties aux rythmes et aux atmosphères très distincts. La première installe le décor avec une certaine légèreté, presque jouissive, bien qu’Efsy Washington en profite pour débattre de nombreux sujets. On pourrait même dire que Scopolamine ressemble plus à un essai sociologique et politique qu’autre chose. La deuxième offre une véritable mutation au roman et fait monter une tension qui ne se relâche plus, portée par une noirceur croissante et une violence qui finit par tout envahir. La troisième, referme le piège avec un épilogue qu’on n’attendait pas et dont on sort troublé. Il n’y a pas à dire, le romancier s’est fait plaisir, mélange les genres avec brio et nous interroge tout au long de cette lecture.
Efsy Washington ne lésine pas sur les descriptions de violence. Celui-ci n’a pas peur de choquer, de secouer son lecteur et on en ressort barbouillé. Il faut poser le livre quelques instants, reprendre sa respiration. Mais l’auteur ne joue pas le gore pour l’effet. Cette violence-là a une fonction : elle est la métaphore incarnée, charnelle, de ce que représente concrètement l’entrave à la liberté de penser. Elle dit, dans le langage des corps et du sang, ce que les discours institutionnels préfèrent taire. Elle choque parce qu’elle est censée choquer, non pour plaire aux amateurs de frissons, mais pour que le lecteur comprenne, physiquement, viscéralement, à quoi ressemble un monde où l’on ne parle plus librement. Scopolamine interroge sur ce que pourrait être notre société, si celle-ci était gérée par le camp du bien, le wokisme. Le constat est sans appel : nous glissons vers une dérive sectaire, voire totalitaire, où les individus finissent par renier leurs propres idées. C’est aussi un moyen pour le romancier de mettre en place des éléments pour la suite de son intrigue et pour ainsi continuer à brouiller les pistes entre pure fantasme et réalité.
La scopolamine comme métaphore sociale
Le titre n’est pas anodin. La scopolamine, dans le roman, c’est ce que notre société contemporaine injecte en nous, doucement, imperceptiblement. Nous devenons des zombies consentants. Nous apprenons à nous taire, à rire moins fort, à surveiller chaque mot avant de le prononcer. Nous avons intériorisé la censure au point de ne plus avoir besoin qu’on nous l’impose : nous nous la fabriquons nous-mêmes, par peur du jugement, par crainte de l’exclusion sociale, par épuisement de lutter contre le qu’en-dira-t-on. Scopolamine nous parle de notre société contemporaine qui est fracturée en deux camps : Celui du bien et celui du mal. Une société qui ne donne plus la parole, qui ne permet pas d’accéder aux débats.
Efsy Washington dresse un parallèle constant entre notre époque et les années 1980, décennie de tous les possibles, période où l’on pouvait encore rire de tout sans déclencher de lynchage public. Le dispositif de l’hôtel retro n’est pas qu’un prétexte de décor : c’est une expérience de pensée. Qu’est-ce qu’on a perdu depuis ? Qu’est-ce qu’on a gagné, et à quel prix ? Ces questions traversent le roman de part en part, parfois dans les dialogues des personnages, parfois dans les réflexions du narrateur-auteur, parfois dans le silence entre les lignes.
L’IA, elle aussi, est dans la ligne de mire dans Scopolamine. L’écrivain l’aborde avec une méfiance lucide. Dans un monde où la pensée est déjà si malléable, si facilement orientée, quel est le danger d’une intelligence artificielle capable de produire à l’infini des contenus calibrés, formatés, inoffensifs ? La question reste ouverte, c’est peut-être la plus glaçante du roman.

Le jeu du réel et de la fiction
L’un des choix les plus audacieux du livre est de faire de l’auteur le personnage principal et le narrateur. Ce n’est pas une posture littéraire nouvelle, mais Efsy Washington en tire un trouble particulièrement efficace. À quel moment parle-t-il vraiment de lui ? Quand invente-t-il ? Certaines informations semblent réelles, vérifiables ; d’autres relèvent manifestement de la fiction la plus assumée. Et le flou entre les deux ne se dissipe jamais totalement.
Cette autofiction masquée dit quelque chose de profond sur la condition même de l’écrivain qui publie sous pseudonyme. Le romancier écrit sous un nom qui n’est pas le sien et pourtant il met en scène un personnage qui porte ce nom comme le sien propre. Il protège son identité tout en s’exposant entièrement dans ses convictions, ses colères, ses provocations. Il est là et pas là, visible et invisible, présent et fuyant. C’est une position inconfortable, et c’est peut-être la plus honnête qui soit dans un paysage éditorial où l’autocensure est devenue la règle non écrite.
Et au final, qu’est-ce que l’on reproche à Efsy Washington ? D’être édité par la maison d’édition Magnus, de n’avoir donné des interview que sur des médias de droite. Mais le romancier s’en justifie, il n’y a qu’eux qui ont voulu lui proposer quelque chose, lui donner la parole et qui ont eu l’audace de bousculer l’ordre établi. Pourtant, Efsy Washington le dit et le répète, il aurait voulu parler à tout le monde, à tous les bords. On pourrait penser que l’écrivain affabule, mais j’ai été témoin de ce rejet sur les réseaux sociaux. Certaines personnes qui ne souhaitent pas le lire, puisqu’il est chez cette maison d’édition et qui remettent même en cause un autre auteur, quand celui-ci se prend en photo pour présenter l’œuvre d’un collègue. Preuve numérique que nous n’avons plus le droit à la nuance…
Un roman qui ne plaira pas à tout le monde et c’est exactement le propos
Il faut le dire clairement : Scopolamine n’est pas un livre facile, ni dans ses images ni dans ses idées. Il y a dans ces pages une volonté de titiller, de provoquer, de déranger, pas pour le simple plaisir de le faire, mais parce qu’ Efsy Washington semble convaincu que la littérature a encore ce rôle à jouer dans un monde qui préfère les textes lisses, les mots balisés, les romans qui ne risquent rien.
Il ne mâche pas ses mots. Il ne ménage pas le lecteur. Et cette franchise, dans le contexte éditorial actuel où la prudence domine, a quelque chose d’assez rare pour mériter d’être signalé. Ce roman ne cherche pas à plaire à tout le monde et c’est précisément ce qui en fait la force. Ceux qui cherchent à être confortés dans leurs certitudes passeront leur chemin. Ceux qui acceptent d’être bousculés, interrogés, parfois écœurés, trouveront ici une œuvre qui leur résistera, et c’est le plus beau cadeau qu’un livre puisse faire.
En bref, Scopolamine d’Efsy Washington est un roman classé d’utilité publique
Scopolamine est un roman profond habillé en thriller, une métaphore sociale déguisée en cauchemar estival, un acte de résistance littéraire qui se lit comme une fièvre. Il faut y revenir, le lire entre les lignes, accepter son inconfort. Efsy Washington s’impose, roman après roman, comme une voix singulière et nécessaire dans le paysage francophone.
Pourquoi il faut lire Scopolamine d’Efsy Washington ?
- Pour l’expérience radicale du « huis clos rétro »
- Pour la gifle d’une satire politique sans concession
- Pour le jeu de miroirs fascinant entre réel et fiction
- Pour un thriller hybride, viscéral et mémorable